

Par Fred
Hommage au Baron de Münchhausen
Bonjour à tous, c'est depuis l'hémisphère sud que je me propose de vous tenir une petite chronique aléatoire et itinérante sur les chemins me conduisant au bout du monde. Quelques histoires volées aux quatre vents, au tournant d'une route, racontées au gré de la realité et de mon imagination. Juste comme ça...
Bien à vous,
Fred
0 . Justification, l'unique parmis tant d'autres
"Dehors, l'ombre mobile du wagon s'allongeait jusqu'¨¤ l'horizon. Ni village, ni autres manifestations humaines ne troublaient le sol élémentaire. Tout était vaste, mais en même temps intime, en quelque manière secrêt. Dans la campagne immense, il n'y avait parfois rien d'autre qu'un taureau. La solitude était parfaite, peut-être hostile. Dehlmann put supposer qu'il ne voyageait pas seulement vers le Sud, mais aussi vers le passé." (Le Sud, Jorge Luis Borges)
I . "BUENOS AIRES" OU "QUE SE VAYAN TODOS"
Atterrissage en Zeppelin, aérogare Eizeza, huit heures du matin, je débarque en Argentine. Après m'être fait truander, comme il se doit, par le chauffeur de taco, j'arrive a lui impose ma destination. Par chance, j'échoue dans le quartier de San Telmo, saint patron des marins qui débarquaient il y a quelques lustres sur les rivages de ce nouveau monde. Anciennes maisons bourgeoises décrépies, antiquaires et tango, reliques musicales défendant, comme ce vieux poète croisé dans un bistrot, les derniers soubresauts nostalgiques d'un passé tenace... Je me laisse bercer par Gardel et quelques autres, je ne fais rien...
Microcentro, banques, buildings, la vie s'agite dans des torrents de personnes. Place de Mai, coeur de la mégalopole, palais présidentiel rose, mélange de lait et de sang, j'observe. Au milieu, une sorte de campement militaire peuplé d'anciens combattants de la guerre des "Malvinas" (note: Pour mon ami Anthony lire "Falklands" a la place de "Malvinas). Un drapeau flotte au dessus d'un petit champ de croix, sur la toile on voit à gauche les fameuses îles et a droite Diego "El Pibe de Oro". Il a la main sur le coeur, il doit chanter l'hymne national. En dessous on peut lire: "Interdit d'oublier". Les rancunes sont tenaces... Ouais, je crois que je vais aller manger une glace.
Manifestations de "Piqueteros", mouvement populaire et spontané né de la terrible crise de 2001 qui a laissé la moitié des argentins dans la misère et oblige 2 millions de gosses a bosser. Le pays produit pourtant de la bouffe pour 300 millions de personnes, certains crèvent de faim, ils veulent juste manger et pouvoir offrir quelques roses... Aujourd'hui on défile contre les guerres impérialistes, par signe de soutien individuel et souverain, je décide de marcher en parallèle en tant qu'unique représentant du mouvement anarcho-totalitaire "Free Graubunden" section Mustafa Kamischal (Let him a permis "b"). Je parade, donc, dans mon anonymat glorieux juste à côté du parti ouvrier, une très belle rouge me sourit et m'offre gracieusement un tract. Je lis: -Non aux guerres impérialistes -Non au capitalisme -Non aux pouvoirs corrompus (sic...) -Non aux acariens dans la literie -Non........................(mettez ce que vous voulez) -Non.
Je suis plutôt d'accord pour cette partie par contre la suite me paraît suspecte. Ils me parlent des résistants Irakiens et palestiniens, des martyrs comme d'une avant garde de la future armée rouge du Proche-Orient qui unira la région dans un régime socialiste stalinien... J'avoue, tout ce qui précède est un mensonge, le tract je l'avais ramassé par terre. Je décide de continuer d'être solidaire en solitaire, j'accélère le pas. Cette fois je rejoins les familles des Piqueteros qui manifestent avec de la Samba. La révolution en musique, bruyante et joyeuse, m'offre quelques belles rencontres. Plus loin, un galopin armé d'une bonbonne de peinture grave sur la devanture du Zoo: "libertad a los animales", je rigole avec mon voisin, nous marchons. Sur les banderoles on peut lire parfois "pan y rosas" et les revendications deviennent poésie. Certains continueront jusqu'à l'ambassade des Etats-Unis immoler des drapeaux, je me méfie de ce feu-là, je m'éclipse... Manif, métro, dodo.
Une ancre trouvée au hasard d'une vitrine de San Telmo, remplace maintenant les pendentifs offerts lors de mes précédents voyages, je ne suis plus tout nu. Armé de mon nouveau fétiche, je quitte les contrastes de la capitale argentine, ma route continue vers le sud...
A suivre dans les prochains épisodes:
• Un fabuleux dialogue avec un véritable Cacique
• L'histoire d'une fresque surgit du néant
• La traversée du golfe des peines
• La véritable technique pour se brosser les dents et ainsi éviter les redoutables caries...
II . Zangra et le désert des Tartares
Brel était argentin, avec un rien de brillantine, certes, c'est une évidence. Je voyage à travers les platitudes du sud, de la pampa, 20 heures interminables de bitume. Une route d'une rectitude sans fin, poursuivant l'horizon a l'infini.
Le froid criant de la nuit australe me saisit à la sortie du bus. Nous nous sommes arrêtés au milieu de nulle part, la voûte céleste est éblouissante. Dans la petite baraque attenante à la pompe à essence, les chauffeurs sont partis remplir leurs thermos de mate, le breuvage leur permettra de rester éveillé. Je m'éloigne, seul, le nez planté dans les étoiles. Le temps s'arrête, entre passé et présent. Ouroboros dévore tranquillement sa queue. J'attends quelque chose mais rien ne vient... Je me trouve à cheval entre le néant de ce désert et l'éternité qui s'en dégage. La seconde s'éternise encore, prend ses aises, s'accroche... Décidément les Tartares se font attendre.
Je franchis une dune, un peu plus loin une silhouette semble rivée à la terre. Au-delà, l'océan continue simplement la pampa, les broussailles et l'étrange statue en moins. Je m'approche complètement.
- Salud
- Salud
- Je suis le dernier Cacique d'un peuple qui n'existe plus, je suis seul d'avoir vu disparaître mon peuple. Cette nuit accompagne mes rêves. Je reviens de Buenos Aires et je ne comprends pas.
Voila, ni une ni deux, je me lance dans une explication dithyrambique de la situation politico-historique de la capitale fédérale et de l'Argentine. Avec force et chiffres, je démontre, analyse la nécessité d'un changement pour offrir une vie meilleure aux argentins et aux derniers indiens, en occultant sciemment et modestement le reste du monde (il faut bien commencer quelque part, eh...)
- Jadis les baleines sillonnaient la terre, leurs appétits gigantesques provoquaient famines et destruction. Mes pères invoquèrent l'esprit comme juge. Il se transforma en insecte et visita les entrailles du monstre, l'estomac était accablant! Il bannit l'énorme créature à vivre dans les eaux et à se nourrir de bêtes grandes comme des insectes. Aujourd'hui vous venez de l'autre bout du monde pour les admirer, je ne comprends pas...
Brillamment, j'explique le phénomène touristique planétaire, l'abus des pays les plus riches, l'avilissement des cultures ancestrales au contact des étrangers avides d'authenticité échangée contre quelques pesos. Je défend ma manière de voyager (péniblement je l'avoue...) et j'arrive a une conclusion fabuleuse et d'une justesse a assouplir même la justice de Berne. Aujourd¡¯hui, on protège les baleines non pour le risque évident de disparition mais simplement parce que les touristes sont plus nombreux que les fameux mammifères marins. Ces troupeaux rapportent beaucoup plus d'argent que la graisse de baleine. Le rapport c'est inversé, la baleine vivante devient magiquement rentable. Le touriste est devenu le cachalot. Les deux seules différences? Il ne fait pas de jolies gerbes d'eau quand il respire et personne ne veut de sa graisse!
- Ceci est la pampa, cette plaine infinie est ma terre. Cette nuit j'y retourne, définitivement.
Il me regarde attentivement, il sourit.
- J'aime ta boucle, la lune de Potosi murmure à ton oreille de beaux chemins... Moi, je ne comprends pas un monde si bruyant, fou de son propre vacarme. Le silence enfin, salud.
Il se lève ; assis, je le vois comme une montagne. Ses deux mains nouent ses cheveux longs avec un petit morceau de cuir. Ses deux oreilles ont été coupées, à la place il n'y a plus que des cicatrices.
Le bus vrombit de mon absence, cette nuit n'existe plus... La pampa aura juste un peu moins de relief, du sable en plus, dernier témoin d'une mémoire semée aux quatre vents... A force d'attendre les Tartares, parfois les hommes les inventent.
III . Penado 155
Souvent, c'est dans les détours tordus que prennent formes les voyages, sinon rien ne va et justement rien ne va... Les routes argentines doivent être trop droites, j'use ma bonne étoile à force d'imprécations. Je radote mes rencontres comme un vieux fou. La galère embarque à pleine cale l'eau du ressac de l'océan furieux de ce radeau qui ne sombre pas! Enfin, on s'entend ce n'est pas toujours de l'eau... J'essaie juste de garder le bout du monde dans mon cap.
Vous croyez que je vais tout vous raconter... ça se ferra autour d'une table avec quelques verres, du vieux rhum, de préférence...
J'ai traversé les Andes afin de me rendre au Chili sous un blizzard blanc, les pieds dans la neige. J'ai marché dans les montagnes à la recherche d'un lac, pour trouver à mon retour dans une "villa", quartier construit de bric et surtout de broc, une fresque, réplique de celle de Nico, emblème du bar, dragon, navire et tempête, l'étoile en plus. J'ai attendu un navire pendant sept jours à Puerto Montt sous un déluge de pluie, les pieds mouillés. J'ai remonté le temps en bateau, à travers les fjords chiliens. J'ai vu Puerto Eden depuis le pont sans pouvoir y poser les pieds, pour arriver finalement à Puerto Natales, le golfe des peines dans le fond de la gorge. Je suis resté dans la glaciaire de Punta Arenas pour voir si Coloane, Neruda et Sepulveda ne mentaient pas. "J'avoue y avoir été un fantôme". J'ai traversé la terre de feux dans le froid, la nuit et la neige pour arriver finalement au bout du monde, tout seul, comme un grand...
Mes amis, c'est un bagne, avec le détroit de Magellan dans les mirettes! Une prison!?! Dans ces terres tout est de passage sauf peut-être la pierre et les histoires...
Nous sommes début 1900, Simon est russe, il débarque de son pays natal à Buenos Aires. Il a dû, sans doute, trop voir d'églises couvertes d'or, d'espoirs traînés dans la boue, crever de misère et de froid; il est beau avec son regard de pierre, il est anarchiste. Simon est un drôle de bougre, "idéaliste", c'est peut-être pour ça qu'il décide d'assassiner le chef de la police, Ramon Falcon. Capturé, il est condamné au bagne, le plus terrible de tous, celui d'Usuaiha. On ne s'échappe pas de cette prison, on y meurt lentement dans le froid et la nuit, avec les immensités comme principaux gardes-chiourme. Pascualin est contrebandier dans cette région au climat si terrifiant. Il possède un schooner, le "Sokolo". Simon troque son habit de forçat contre celui de garde et s'échappe avec l'aide de Pascualin qui le débarque près de Punta Arenas. Il est repris 23 jours plus tard près de la ville. Il paiera cher son escapade, sur ses 21 années d'emprisonnement il en passera 16 en isolation! 13 avril 1930, il est libéré par le président argentin Hipolito Irigogen (et ne me demandez pas d'où vient ce nom si étrange, je n'en sais rien!). Il doit quitter immédiatement l'Argentine et il ne se fait pas prier longtemps... Plus tard, on le retrouve en Espagne où il se bat contre les fascistes. A la fin de la guerre, il échappe au sbires de Franco. Il est opiniâtre l'animal, c'est la vie qui s'accroche à lui plutôt que le contraire, comme un chien a un os. Il meurt à Mexico en 1956, Simon Radowitzky, penado 155.
Le bout du monde "commencement de tout" a écrit sur un mur trop blanc l'office du tourisme... On verra... Je suis devenu rapidement un spécialiste des bars et autres "boliches", accompagné de quelques fameux compagnons de tribulations.
C'est en avion que j'ai quitté le bout du monde, survolant l'ancien bagne et les montagnes, depuis le ciel, la prison, de par sa construction étrange, aurait pu être une étoile avec quelques bâtiments en plus...
Roulement de tambour et tout le tsoin-tsoin, Mesdames et Messieurs, la conclusion tant attendue... Comme le dit le vieux sage sur sa montagne: Pour devenir un avec le monde, il faut le connaître par tous les bouts. A bon entendeur!
A bientôt, pour les chroniques de l'au-delà, ou quelque chose de dramatique dans le même genre, dont voici quelques exemples: "L'Antarctique à pieds nus et à cloche-pied de cailloux en cailloux", " Les îles Kergeulen à la nage depuis Lorient avec un SEUL paquet de cigarettes"...
Au plaisir de vous retrouver bientôt, je vous adresse mes plus chaleureuses embrassades depuis la Bolivie où Le bout du monde (le bar on s'entend!!!) et ses amis pourront donner un petit coup de main à quelques unes de mes rencontres...
A bientôt,
Fred
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